À la fin du XIXe siècle, Ars se transforme chaque été en foyer anarchiste. Le Café du Commerce devient le temps de quelques semaines le repaire de ces contestataires qui se présentent sous les traits de personnalités locales ou d’artistes et d’intellectuels en villégiature. Parmi eux, Élisée Reclus, William Barbotin ou encore Jules Perrier.


« Nous sommes révolutionnaires parce que nous voulons la justice et que partout nous voyons l’injustice régner autour de nous. C’est en sens inverse du travail que sont distribués les produits du travail… Le sac d’écus, voilà le maître, et celui qui le possède tient en son pouvoir la destinée des autres hommes. Tout cela nous paraît infâme et nous voulons le changer »

écrit en 1889 Élisée Reclus alors en vacances à Ars-en-Ré dans un article destiné à La Revue internationale. Élisée Reclus (1830-1905) n’est pas seulement un géographe unanimement reconnu. Cet ancien communard de 1871 est aussi une importante figure intellectuelle du mouvement anarchiste français et c’est tout naturellement autour de sa personnalité que va se réunir le petit monde des anarchistes rétais.


Comment Ars devient-il le centre d’une île de révolutionnaires ?

Tout d’abord par l’entremise de deux casserons, William Barbotin et Jules Pérrier. Revenant d’Italie via Genève, William Barbotin s’éprend de la fille adoptive d’Élisée Reclus. Il l’épouse à la mode libertaire sur les bords du lac Léman et fait siennes par la même occasion les idées anarchistes de son beau-père.

Quant à Jules Périer, né à Ars en 1837, il tient un magasin à Paris lorsqu’éclate la Commune en 1871. Il y prend une part active avant de s’échapper en Suisse, devenue une terre d’asile pour de nombreux communards. Le 10 juillet 1880, l’Assemblée nationale vote la grâce de tous les condamnés de la Commune. Les communards exilés peuvent maintenant revenir en France.


Jules Périer et William Barbotin invitent leurs amis à découvrir leur île natale et s’organisent pour passer leurs vacances ensemble. Parmi ces invités, il y a de nombreux libertaires. William Barbotin et son beau-père, Élisée Reclus, reçoivent par exemple Félix Pyat, journaliste, auteur dramatique et homme politique français, ou bien encore Édouard Vaillant, dirigeant du Parti socialiste révolutionnaire, tous les deux anciens élus au Conseil de la Commune de Paris. Ils se réunissent le soir au café Forgues pour rédiger des articles pour Le Rappel, La Révolte, L’homme libre ou le Père Peinard.


Ce rassemblement d’anarchistes et d’anciens communards ne se fait pas sans une étroite et secrète surveillance de la part de la Préfecture qui garde un œil attentif sur le village Ces anarchistes sont avant tout des intellectuels et ces hommes sont moins à redouter que la diffusion et le développement de leurs idées au sein de la population rétaise.


Néanmoins, la sûreté nationale est très vigilante à une époque où les attentats anarchistes se multiplient à Paris. Ravachol a fait exploser des bombes contre de deux juristes parisiens et une caserne en 1892. En décembre 1893, Auguste Vaillant lance une bombe chargée de clous sur les députés puis en février 1894 Émile Henry fait exploser une marmite au café Terminus. Le point d’orgue est atteint lorsque le président de la République Sadi Carnot est assassiné par un anarchiste italien à Lyon en 1894.


La commune d’Ars et ses hôtes font donc l’objet d’une attentive surveillance des services de la sécurité nationale. L’étude du beau-frère de Jules Perrier, Louis Lucas, huissier à Ars, subit une perquisition en règle. Le rapport du commissaire spécial du 26 février 1894 au Préfet en fait état

J’ai l’honneur de porter à la connaissance de M. le Directeur de la Sûreté Nationale qu’il résulte des renseignements recueillis auprès de personnes les plus honorables de la commune d’Ars-en-Ré, qu’à partir du 12 janvier1894, jour de la livraison à la famille Barbotin de treize colis ·expédiés le 22 décembre 1893 de Sèvres-Saint-Cloud par Elisée Reclus, qu’une certaine inquiétude s’est manifestée dans la commune d’Ars où l’on disait en·pleine rue que c’était de la dynamite qui venait d’arriver dans le·pays,mais il n’y a pas eu panique ainsi que plusieurs personnes l’ont déclaré. · –

Cette inquiétude n’a pas complètement disparu à l’heure actuelle étant donné qu’à l’époque ou ces colis ont été livrés,tous les journaux de Paris et de province annonçaient la fuite de Paul Reclus et sa complicité dans l’attentat du Palais-Bourbon avec Vaillant. L’inquiétude a été d’autant plus grande que les habitants d’Ars-en-Ré sont en général très méfiants de leur naturel et qu’ils vivent dans un.milieu de travailleurs honnêtes et paisibles;ils justifient cette crainte par les faits suivants:

Il y a deux ans environ M. Élisée Reclus dans le but de faire des adeptes a Ars-en-Ré, a fait distribuer à presque tous les habitants une brochure anarchiste.-

L’année dernière,pendant son séjour dans l’île,il a fait une conférence sur l’anarchie, mais sans succès.

Les thèmes révolutionnaires d’Élisée Reclus(le pontife de l’anarchie)ne sont pas de nature à rassurer la population si paisible d’Ars-en-Ré et il ne faut pas se dissimuler que l’inquiétude qui règne dans le pays y est entretenue par les récents attentats du Terminus et de la rue Saint­ Jacques.

L’enquête faite sur le point de savoir si les colis livrés le 12 janvier 1894 à Mme Barbotin n’étaient pas disparus, me permet de croire que rien n’a été enlevé. Un voisin, bien placé pour voir tout ce qui se passe dans la maison Barbotin, m’a affirmé que les colis étaient toujours au même endroit.

Une surveillance discrète est exercée et les dispositions sont prises pour que toute expédition soit signalée

 


William Barbotin, qui a des attaches importantes avec la population locale est lui aussi étroitement surveillé. Il entretient des contacts réguliers avec les marins du secteur et la contagion idéologique est redoutée. Cette population liée aux anarchistes se retrouve ainsi, elle aussi, fichée dans les rapports de sûreté.

Barbotin fréquente assidûment le café Forgues , a Ars, qui sert de rendez-vous aux marins-pêcheurs avec lesquels il s’enivre. Il se livre à la pêche en compagnie des nommés  X et Y et d’autres, tous ivrognes exaltés et violents.

Parmi les individus qui ont des relations journalières avec Barbotin se trouvent un chaud partisan d’Élisée Reclus, cité comme dangereux, un, journalier qui a reçu comme cadeau de Reclus un lit complet, un marin, ami intime de Barbotin, un ivrogne très exalté et d’autres marins, en tout 7 individus nommés.


Les autorités policières restent en éveil jusqu
en 1901.

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